Quel est votre souvenir de votre père le plus marquant?
Paradoxalement, cela date d'avant 1958. Mon père oeuvrait pour le retour du général De Gaulle. Il était souvent attaqué, notamment dans la presse, par ceux qu'il appelait "les princes qui nous gouvernent". Je me souviens de ma mère venue nous dire, les larmes aux yeux, que si notre père était autant critiqué, c'était parce qu'il était courageux et que c'était un grand homme. Et elle nous a rassuré d'un "Ne vous inquiétez pas" qui reste gravé dans ma mémoire.
Et puis il est devenu Premier ministre...
Je m'en souviens très bien. C'était très émouvant. En 1958, lorsque De Gaulle est revenu, c'était l'euphorie à la maison. Je me rappelle des grands éclats de joie de mon père. Un jour, il nous a convoqués dans le salon, mes trois frères et moi, pour nous dire qu'il allait devenir Premier ministre. Nous étions les premiers à le savoir, après ses collaborateurs, bien sûr. Et il a fallu garder le secret. Pendant quatre jours certes, mais tout de même.
Quand avez-vous senti que vous mettiez vos pas dans les siens?
La première fois que j'ai siégé au Conseil des ministres. Il y avait des enveloppes avec l'en-tête du Conseil. J'en ai pris une et ai envoyé un petit mot à mon père. En lui disant que, assis à cette table, ma première pensée allait à lui, qui s'y était assis avant moi. Alors qu'il était très malade, il m'a rendu ce mot, que j'ai précieusement gardé. [Ndlr: Michel Debré est décédé en 1996]
Votre père père vous a-t-il montré qu'il était fier de vous?
Je l'ai ressenti en 1986, lorsque mon père, mon frère et moi nous sommes retrouvés tous les trois élus à l'Assemblée nationale. Jean-Louis [ndlr: son frère jumeau et actuel président du Conseil constitutionnel] était député de l'Eure, mon père de La Réunion et moi d'Indre-et-Loire. Le premier jour, à l'Assemblée, on siège par ordre alphabétique. C'était très émouvant de nous retrouver les uns à côté des autres. Mais mon père a fait une petit entorse à l'alphabet et a voulu se mettre entre nous deux. Pour lui comme pour nous, c'était un moment extraordinaire et de grande fierté.
Vous avez une grande admiration pour votre père...
Nous sommes tous très fiers de lui. Dans mon bureau à l'hôpital, j'ai une photo de lui et de ma mère, mais aussi de mon grand père. Nous avons la chance d'avoir une famille inouïe. Mon grand père, Robert Debré, a créé l'Unicef. Il est allé lui-même chercher le prix Nobel décerné à l'organisation. Mon père disait toujours que si nous étions invités quelque part, ce n'était pas pour nous, mais pour le nom que nous portions.
Comment était-il, en privé?
Il était d'une grande gentillesse, même s'il pouvait avoir des crises très dures. Et timide aussi, très timide. Lorsque je suis revenu du service militaire en célibataire, à 28 ans, je suis retourné vivre dans ma chambre d'enfant, chez mes parents. J'avais déjà reçu deux lettres de mon père pendant mon service, m'indiquant qu'il faudrait peut-être que je commence à songer à me marier. Et un soir, il est venu dans ma chambre. Il n'a pas allumé la lumière, sûrement parce qu'il devait être rouge comme une pivoine. Il m'a reparlé de mariage en me disant "J'ai trois noms". C'était des filles apparentées au général ou d'amis résistants. Quand je lui ai dit en souriant de ne pas s'inquiéter, que les choses étaient en cours, il s'est retiré timidement. Sans rien dire. C'était un joli moment.
Quel trait de caractère tenez-vous de lui?
L'intransigeance. Il était gentil et bon, mais très exigeant. Petits, il nous était interdit de monter dans sa voiture, parce que c'était une voiture officielle. Cela en devenait parfois ridicule: pour faire le même trajet que lui, nous prenions le train. Mais je me retrouve aujourd'hui dans cette exigence d'honnêteté à tout prix.
Faisiez-vous quelque chose de particulier pour la fête des pères?
Même si l'on nous disait que ce n'était pas important, nous faisions toujours un geste, un petit cadeau. Mais, surtout, nous nous réunissions pour passer un moment tous ensemble.
Par Lucie Soullier